Article paru dans le bulletin du Conservatoire Populaire de Musique Danse et Théâtre

7. mai, 2017

 

 

« La base d’une expérience musicale est l’expérience d’un mouvement »

Ernst Kurth, psychologie de la musique, 1931

 

 

 

 L’art « incorporé »

Tous les arts s’expriment à travers le corps de l’interprète. Que vous pratiquiez votre instrument de musique, le chant, la danse, le théâtre, le dessin, la sculpture (…), vous demandez à votre corps une gestuelle fine et précise pour traduire votre intention en action. Le processus de recherche corporelle est indissociable de celui de la création d’un son, d’une phrase musicale, verbale ou dansée.

 

Les habitudes

Nous sommes des êtres d’habitudes. Ces habitudes correspondent d’un point de vue neurologique à des raccourcis que nous empruntons régulièrement. Qu’une habitude soit d’ordre comportemental, psychique ou moteur (ce qui nous intéresse plus particulièrement), elle est semblable à un sentier par lequel nous sommes passés des milliers de fois. À force de répétitions, ce chemin s’est dégagé et creusé au point de devenir l’unique direction que nous suivons spontanément, sans y penser, autrement dit : un automatisme.

Ainsi, le musicien, le danseur, le comédien ont développé en même temps que leur compétence toutes sortes de raccourcis moteurs habituels qu’ils utilisent instantanément de manière « automatique », la plupart du temps sans en avoir conscience. Or, « notre capacité d’innover dans un secteur d’activité est inversement proportionnelle au savoir-faire que nous y avons développé à travers le temps » (Marc Vachon, psychologue). Autrement dit, plus nous nous spécialisons dans un domaine, plus nous créons des raccourcis neurologiques desquels il est difficile de sortir pour explorer d’autres manières de faire.

De quels moyens dispose l’artiste pour s’assurer que ses habitudes de mouvement ne viennent pas limiter sa créativité et sa qualité d’expression ? Comment pourrait-il se rendre compte s’il n’est pas en train d’utiliser qu’une infime partie de son potentiel de mouvement pour traduire son intention en action ?

 

Éducation à la conscience corporelle par le mouvement :

En tant qu’êtres humains, nous sommes doués d’un ensemble de schémas de mouvement spécifiques que notre structure squelettique, nerveuse et musculaire nous permet. Durant notre enfance, nous apprenons (en principe) tout à fait naturellement les schémas de mouvement dont notre corps est capable. Mais en tant qu’adultes, travaillant assis, bougeant moins, etc... nous ne sollicitons plus notre corps dans toutes ses potentialités. Nous restreignons notre répertoire de mouvements et utilisons un nombre beaucoup plus limité de schémas. Par conséquent, notre corps, l’ensemble de notre être perds de ses facultés, compense et se dérègle. Heureusement, il peut toujours recommencer à apprendre, car ses tissus (muscles, tendons, ligaments, nerfs) demeurent malléables à tout âge (Yvan Joly).

Comme complément à la pratique artistique, une approche somatique (du corps ressenti en mouvement) comme la Méthode Feldenkrais permet de renouer avec notre potentialité de mouvement, de garder nos schémas actifs et disponibles pour la pratique de notre art.

 

Comment ?

« Si vous savez ce que vous faites, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

                                                                                                 Mosche Feldenkrais

Avec la Méthode Feldenkrais, il s’agit de continuer régulièrement à stimuler notre système nerveux par le mouvement pour entretenir et même développer de nouvelles connexions dans notre cerveau. De cette manière, nous traçons d’autres sentiers (schémas moteurs) qui ont fini par être oubliés ou désactivés, en d’autres termes qui n’ont plus été empruntés depuis longtemps, voire même qui n’ont jamais été explorés.

Mais, pour changer une habitude de mouvement ou de comportement, il faut d’abord savoir la repérer, être conscient de comment on danse, on joue de son instrument, on interprète un texte... La Méthode Feldenkrais est une véritable éducation à la conscience. Elle nous apprend par une pédagogie spécifique à mieux nous sentir, à mieux connaître et reconnaître nos schémas habituels de mouvement. Et c’est seulement à partir de cette prise de conscience qu’il sera possible de créer des nouvelles façons de faire pour augmenter notre répertoire moteur et par la même occasion, améliorer la qualité de notre action quelle qu’elle soit. Autrement dit, il s’agit de la première étape : sans conscience de soi, l'action automatique ne peut pas être modifiée.

Dénie Andreeva, Professeur de piano au CPMDT, Praticienne en Méthode Feldenkrais agréée ASCA et RME